Coronavirus : non, la 5G n’est pas responsable de la pandémie

Début avril, des employés de télécommunications et techniciens chargés du raccordement des foyers à Internet ont été agressés et pris à partie au Royaume-Uni et aux Pays-Bas ; actuellement, de plus en plus d’antennes 5G sont également vandalisées. Le bruit court en effet que 5G et coronavirus seraient liés… Bien entendu fausses, ces théories complotistes sont également dangereuses. On vous explique pourquoi.

Si le confinement permet de contenir la propagation du Covid-19, il n’a malheureusement aucun effet de ralentissement sur la diffusion des fake news… Bien au contraire. Problème : loin d’être innocente, la propagation de ces rumeurs aura potentiellement des conséquences néfastes sur le déploiement de la technologie 5G à l’échelle mondiale – et donc des perspectives de développement que celle-ci permet, notamment dans les domaines scientifiques et médicaux.

La 5G, qu'est-ce que ça apporte ?

Selon l’ARCEP (Autorité de régulation des communications électroniques, des postes et de la distribution de la presse), la cinquième génération de communications mobiles permet une amélioration sans précédent des performances de connexion mobiles : elle décuple les débits tandis qu’elle divise par 10 les délais de transmission et améliore la fiabilité des communications. Son déploiement à grande échelle viendra faciliter la numérisation globale de la société : déploiement de l’intelligence artificielle avec des champs d’application multiples, développement de smart cities et “d’industries connectées”…

Aux origines de la théorie du complot, des personnalités faisant figure d’autorité

Plusieurs célébrités et influenceurs ont soutenu la théorie d’un lien entre la 5G et le Covid-19 : l’actrice et présentatrice Amanda Holden, le boxeur Amir Khan, l’acteur Woody Harrelson, mais aussi la chanteuse M.I.A… Or, si l’on pourrait croire que les  théories du complot et désinformations se multipliant au sujet du Covid-19 sont exclusivement relayées par des personnes non spécialistes – quoiqu’influentes – il n’en est rien.

En effet, l’un des soucis majeurs de cette théorie complotiste, c’est qu’elle est née des déclarations… de médecins et de scientifiques, parfois internationalement reconnus.

La première occurrence de cette rumeur, selon le site Internet du magazine américain Wired, apparaît le 22 janvier dans une interview accordée par le médecin généraliste Kris Van Kerckhoven à l’édition régionale du journal belge Her Laatste Nieuws – article supprimé sur leur site Internet mais figurant dans leur édition papier.

Dans cette interview abordant de manière générale les risques de la technologie 5G sur la santé (lesquels ne sont pas avérés), le journaliste demande si, de nombreuses tours 5G ayant été érigées en 2019 autour de Wuhan, il ne pourrait pas exister un lien de corrélation avec l’épidémie. Réponse du médecin : “Je n’ai pas vérifié les faits […] mais il pourrait y avoir un lien avec les événements actuels.”

Mi-avril, c’était au tour du Professeur Luc Montagnier, prix Nobel de médecine 2008 pour sa co-découverte du virus du SIDA, de questionner le rôle de la 5G dans la diffusion du Covid-19. Il en a notamment pu en faire profiter le grand public lors de son passage sur le plateau de CNews.

Les extraits vidéo de l’émission ont par la suite été relayés sur les réseaux sociaux, comme ci-dessous sur Twitter :

https://twitter.com/Boumaaz_Djamel/status/1251786734100254721

Une personnalité connue pour ses prises de position polémiques

Rappelons que le professeur (qui émet par ailleurs l’hypothèse que le génome du coronavirus a été manipulé pour y rajouter des séquences du VIH) est un habitué des prises de position pour le moins controversées : soutien de la théorie de la “mémoire de l’eau”, possibilité de soigner l’autisme grâce à des antibiotiques… Il avait même affirmé sans aucune donnée à l’appui que l’alimentation “pas très équilibrée des populations africaines” était à la source de la forte proportion de personnes contaminées par le VIH sur le continent – avançant par la même occasion que des mesures de nutrition pouvaient réduire la transmission du virus.

Quoi qu’il en soit, sources scientifiques sérieuses et médias de référence convergent pour dire que les arguments avancés par les adeptes de la théorie d’un lien entre Covid-19 et le développement de la 5G sont erronés :

La 5G à l'origine du coronavirus ?

La 5G n'a pas provoqué la pandémie de coronavirus.Pourtant, suite à la vidéo d'un médecin américain très conversé, beaucoup semblent croire à cette théorie. On vous explique pourquoi ceci est absolument faux. #VraiouFake

Gepostet von franceinfo vidéo am Freitag, 10. April 2020

Des théories massivement relayées par les groupes Facebook anti-5G

La théorie selon laquelle le déploiement de la 5G serait à l’origine de la pandémie de Covid-19 a rencontré un franc succès sur les réseaux sociaux, se répandant comme une traînée de poudre dans le monde entier – une victoire pour les groupes Facebook anti-5G.

Ces derniers se font le relais principal de cette rumeur (d’après l’outil CrowdTangle de Facebook) – et d’autres hypothèses conspirationnistes. Car les théories de corrélation entre 5G et Covid-19 sont multiples et parfois contradictoires

Selon certains, le Covid-19 serait une arme biologique créée artificiellement par des scientifiques chinois. Selon d’autres, le virus aurait provoqué des défaillances immunitaires en affaiblissant le système immunitaire des personnes à portée des ondes émises. Ou alors, le virus n’existerait tout simplement pas et ne serait qu’une invention destinée à masquer les conséquences dramatiques de la 5G sur la santé des personnes exposées. À la source de ces machinations, les lobbies pharmaceutiques bien sûr, mais aussi la fondation Bill Gates… Et peut-être même les Illuminatis !

Car, c’est bien connu : toutes les grandes épidémies mondiales ont fait suite à l’apparition et au déploiement d’une innovation technologique, de la grippe espagnole (ondes radios et lignes électriques haute tension) à Ebola (réseau GSM 4G) en passant par le SRAS (réseau GSM 3G)…

À l’appui de ces théories et à titre de preuves, les complotistes entendent apporter des faits et des documents concrets, parmi lesquels :

  • la première activation d’antennes 5G aurait eu lieu à Wuhan, point de départ de la pandémie ;
  • la comparaison d’une carte du déploiement des antennes 5G et des principaux foyers épidémiques du Covid-19 en France montrerait une symétrie troublante.

Or :

  • Les premières antennes 5G à usage commercial ont en réalité été mises en place en Corée du Sud, et activées dès le mois d’avril 2019. Le 31 octobre 2019, ce sont cinquante villes chinoises qui ont déployé la 5G en même temps, et pas uniquement Wuhan ;
  • La carte en question ne représente pas le déploiement du réseau 5G mais celui de la fibre optique (technologie utilisant un réseau câblé, et non des ondes). De plus, les antennes 5G déjà construites en France ne sont pas utilisées par le public et n’émettent donc que très peu d’ondes, selon l’ANFR (Agence Nationale des Fréquences).

groupes facebook anti 5G complot

Le Covid-19, une occasion pour installer la 5G en douce ?

Une ordonnance parue au Journal Officiel du 26 mars dernier introduisait, “pour la durée de l’état d’urgence sanitaire, des adaptations des procédures applicables pour garantir la continuité du fonctionnement des services et de ces réseaux” selon le site du gouvernement. Et donc, un allègement des mesures préalables à l’installation et à la modification des antennes 4G, par exemple.

Un assouplissement n’étant pas du goût de tous : l’association Robin des toits, dont la mission est de lutter contre la prolifération des antennes téléphoniques, du Wi-Fi et du Bluetooth, alertait sur le risque d’un déploiement non contrôlé des technologies 5G. Il n’en fallait pas plus pour que des sites de “réinformation” tels que Le Media pour tous (fondé par Vincent Lapierre, ancien proche d’Alain Soral) crient au scandale en dénonçant une volonté gouvernementale de profiter de la pandémie pour déréglementer en douce le déploiement de la 5G…

Or, les textes sont clairs : les installations et modifications concernées par cette ordonnance ne peuvent avoir pour but que de permettre aux fournisseurs de maintenir une continuité de service. Les installations concernées devront être régularisées dans les trois mois suivant la fin de l’état d’urgence sanitaire. De plus, les puissances maximales autorisées restent inchangées.

Il semblerait même que la pandémie ait plutôt pour conséquence de retarder le déploiement de la 5G sur le territoire français : l’attribution des fréquences aux différents FAI, qui devait se dérouler sous la forme d’enchères le 21 avril, est repoussée à une date encore indéterminée à ce stade.   ralentissements deploiement 5G coronavirus

Des rumeurs freinant la lutte contre la pandémie

Ces rumeurs et théories complotistes ne sont pas sans risques… En Chine, la 5G de l’opérateur ZTE a constitué l’une des armes stratégiques déployées dans la lutte contre le Covid-19, permettant un développement ultra-rapide des consultations à distance et une nette amélioration dans la communication inter-hôpitaux.

La première téléconsultation eut ainsi lieu le 26 janvier entre le West China Hospital de Chengdu et le Chengdu Public Health Clinic Center, inaugurant un réseau reliant une trentaine d’hôpitaux de la région de Hubei. L’ambition de ZTE est, à terme, de parvenir à étendre ce réseau à l’intégralité de la région de Hubei, voire au territoire national tout entier.

La vitesse de la connexion et qualité de retransmission de l’information permises par la 5G offrent de nombreux espoirs pour la médecine : recul des déserts médicaux, meilleure formation des médecins, actes moins coûteux, optimisation des ressources…

Car si le développement de ces technologies intervient en période de crise sanitaire, cela n’empêche qu’une fois installées et inscrites dans les usages, elles serviront à lutter contre d’autres maladies comme la grippe saisonnière, par exemple, souvent sous-estimée ; d’après l’Institut Pasteur, elle cause 10 à 15 000 décès par an en France et selon les estimations du Center for Disease Control and Prevention des États-Unis, jusqu’à 650 000 dans le monde.

Les autorités chinoises préconisent un développement rapide de la 5G à très grande échelle pour lutter plus efficacement contre la pandémie. Malheureusement, les théories complotistes imputant la responsabilité de la pandémie à la 5G seront loin d’aider à atteindre cet objectif. Les destructions de tours 5G aux Pays-Bas et au Royaume-Uni desservent d’ores et déjà la communication entre tous les organes qui luttent contre la progression du Covid-19 dans ces pays.

“Il s’agit également des réseaux utilisés par les services d’urgence britanniques et les soignants, et je suis absolument indigné, absolument dégoûté que des personnes puissent dégrader volontairement les infrastructures dont nous avons besoin pour répondre à cette urgence sanitaire.”

Stephen Powis, directeur médical du National Health Service britannique (The Guardian, 5 avril 2020)

developpement teleconsultations 5G covid-19

Les autorités sanitaires et institutions se battent pour endiguer ces rumeurs

Les autorités font donc front pour lutter contre ces fake news dévastatrices ; Sylvie Briand, directrice de l’OMS, utilise pour la première fois le terme “d’infodémie” en février dernier pour désigner la propagation de fausses informations relatives au Covid-19 (théories du complot mais aussi informations erronées sur les modes de transmission, les actes de prévention, etc.). Le terme est rapidement repris par Antonio Guterres, secrétaire général de l’ONU – puis par les autorités politiques et sanitaires, et la presse.

Les réactions officielles aux théories du complot se font nombreuses afin d’éviter de potentielles répercussions sur le déploiement de la 5G. Le Ministre d’État au Bureau du Cabinet britannique Michael Gove dénonçait ainsi le 5 avril une théorie du complot d’une “dangereuse absurdité”, tandis que Stephen Powis, directeur du NHS, qualifiait le lien entre 5G et Covid-19 de “pire sorte de fausse nouvelle”.

D’autres théories du complot circulent largement au sujet du Covid-19 – dont vous pourrez avoir une vue d’ensemble grâce à la carte interactive du Conspiracy Watch disponible ici. Mi-mars, une vidéo circulait sur les réseaux sociaux, mettant soi-disant en lumière un brevet “caché” de l’Institut Pasteur attestant de “l’invention” par ce dernier du coronavirus.

La déclaration d’invention concernée portait en réalité sur un vaccin contre un autre type de coronavirus (Sras-CoV-1), datant… de 2004. L’Institut Pasteur a publié un démenti et porté plainte contre l’instigateur de ces diffamations, mais le mal était fait : la vidéo tournait déjà à grande vitesse sur les réseaux sociaux, partagée plusieurs millions de fois. Selon une étude de l’IFOP pour la Fondation Jean-Jaurès et Conspiracy Watch, 26% des Français croient que le coronavirus a été créé par l’homme.

C’est dans ce contexte que l’OMS, Google et Facebook se sont alliés pour lutter contre l’infodémie. Facebook a supprimé deux groupes anti-5G majeurs : Destroy 5G Save Our Children qui comptait 2 500 membres et Stop 5G Group, plus conséquent avec ses 60 000 membres. Il a également déployé sur la version française de la plateforme son dispositif anti-fake news en collaboration avec des médias de référence, parmi lesquels l’AFP (agence France-Presse).

De son côté, YouTube a annoncé redoubler de vigilance quant aux vidéos véhiculant de fausses informations sur le Covid-19 ou prônant des méthodes sanitaires infondées : celles-ci seront donc exclues des recommandations, voire totalement supprimées de la plateforme.

moderation reseaux sociaux fake news

Chaque événement tragique compte ses théories du complot

Les théories du complot n’ont pas attendu les réseaux sociaux pour voir le jour : les Américains ne seraient jamais allés sur la lune, les attentats du 11 septembre seraient une machination du gouvernement américain, le ministère de la Santé serait associé avec le lobby pharmaceutique pour dissimuler la nocivité des vaccins, John F. Kennedy aurait été assassiné par la CIA, la Terre serait plate, nous serions gouvernés par des reptiliens… Aujourd’hui, toujours selon une étude de l’IFOP pour la Fondation Jean-Jaurès et Conspiracy Watch, 8 Français sur 10 adhéreraient à au moins une théorie du complot.

Il n’est pas étonnant que le contexte actuel soit particulièrement propice au développement de rumeurs infondées ; avec le confinement, les personnes sont davantage isolées, enfermés dans une bulle d’information qui est la leur sans forcément être confrontés à des opinions contradictoires. De plus, l’actualité anxiogène et les restrictions des libertés individuelles induites par l’état d’urgence sanitaire ne sont certainement pas là pour rassurer les adeptes des théories complotistes…

Néanmoins, face à ces rumeurs, les internautes ne perdent pas leur sens de l’humour et la profusion des publications complotistes a entraîné… une avalanche de Tweets ironiques et parodiques. Après la sensibilisation et l’éducation, s’agirait-il de l’un des moyens les plus efficaces de démontrer l’absurdité de ces discours ?

Pour aller plus loin

  • Siècle Digital :
    • 17/04/20 : “5G et coronavirus : propagation d’une infodémie”
    • 28/01/20 : “La 5G pour combattre le coronavirus en Chine”
  • Libération.fr, 13/04/20, “Le gouvernement a-t-il «généralisé la 5G» pendant le confinement ?”
  • Wired, 09/04/20, “The Rise and Spread of a 5G Coronavirus Conspiracy Theory”
  • Conspiracy Watch, 06/02/19, “Complotisme en France : une nouvelle enquête d’opinion Conspiracy Watch-Fondation Jean-Jaurès”
Redactor

Ecrit par Déborah

Mis à jour le 8 Déc, 2020